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Peter "The Gabby Cabby" Franklin, la voix de l’autre Amérique

 

 
 

 

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- English version        - Article in "Irish Independent"

« Je suis l’homme le plus écouté au monde. » (Peter Franklin au Wall Street Journal.)

Un taxi qui ne se tait jamais dans la ville qui ne dort jamais : non, ce n’est pas Joe le Taxi, c’est du pur jus, l’authentique, l’inimitable chauffeur de taxi de Noo Yawk – Peter Franklin, alias « the Gabby Cabby » ou « The Wacky Hacky » (respectivement « le taxi bavard » et « le taxi déjanté »). Si les chauffeurs de taxi du monde entier sont volontiers bavards, celui-ci les bat tous à plate couture, d’autant qu’il est, s’il faut le croire, un des six derniers à parler anglais. Chaque jour, par tranches de quatre minutes, Peter diffuse sa verve, ses anecdotes, son humour décapant et ses opinions plus que tranchées à travers de nombreuses stations de radio anglophones. De Londres à Johannesburg, de Sydney à Shanghai, de Bombay à Calgary, « l’instant Gabby » fait sauter le transistor : près de trois cents millions d’auditeurs, dans soixante et onze pays, sont fidèles à ce rendez-vous radiophonique. Peter, jour après jour, bâtit son oeuvre, cocktail d’argot new-yorkais, de potins, d’historiettes, de blagues désopilantes et de francs coups de gueule. 

Ses meilleurs moments ont été récemment compilés dans un ouvrage à succès, The Gabby Cabby
Pour plus d'informations, cliquez sur la couverture du livre ci-contre.

Peter, humaniste aux prises de position culottées, se double d’un patriote désireux de faire connaître les vrais États-Unis, une autre Amérique profonde sur laquelle on refuse trop de se pencher : humaniste, courageuse, tolérante et farouchement égalitaire (quoique parfois expéditive, comme en témoignent quelques jugements à l’emporte-pièce sur l’Europe…).

Cette e-terview de Peter Franklin, le cabby intarissable, vient à point nommé pour illustrer l’esprit unique de New York, mais aussi pour nous rappeler ce que peut vraiment être la voix du peuple américain, loin des stéréotypes que les médias ne font rien pour combattre. Une grande claque mais aussi un bain de jouvence : Peter, l’antenne est à vous.

1. E-terviews : Peter, grâce à votre émission pluriquotidienne (environ soixante par semaine), le monde entier a toujours des nouvelles fraîches de New York. Votre livre marche très bien ; vous êtes certainement le chauffeur de taxi new-yorkais le plus célèbre au monde. Quand a commencé cette aventure radiophonique, et comment ?
 
Peter Franklin
 : — J’ai déjà raconté ainsi mon histoire au quotidien irlandais The Irish Independent – la voici pour vous :  

Un jour, je ramasse un client à Battery Park. Une fois assis, il me demande : « Vous savez comment aller à Brooklyn Heights ? » Je réponds : « Vous faites quoi, là ? un test ? Vous travaillez pour la ville ? Est-ce que j’ai l’air d’un type qui trayait encore sa vache Blanchette dans l’Iowa la semaine dernière ? » Or, ce client, c’est Douglas Campbell, de la BBC. Il prend des notes pendant toute la course où je l’abreuve de mes petites histoires sur la vie new-yorkaise. Enfin il me propose de m’interviewer pour la BBC World Service, disant que je suis LE taxi new-yorkais typique. Alors je lui réponds du tac au tac : « Typique ? Vous rigolez ! Je parle anglais. » 

Dans toute la ville de New York, en effet, il y a plus de quarante mille chauffeurs de taxi et je crois bien qu’il n’y en a pas plus de six qui parlent anglais : moi et cinq autres mecs qui étaient agents de change à Wall Street avant de se faire « dégraisser ».  

Quoi qu’il en soit, je fais l’interview, puis je n’y pense plus. Quelques semaines plus tard, on m’envoie une copie de l’enregistrement — c’est génial, le montage, la musique, le savoir-faire, tout. Encore quelques semaines plus tard, je reçois un appel de Julian Vignoles, un autre homme de radio, qui a entendu l’interview de la BBC et me passe commande de petites interviews. C’est ainsi que tout a commencé, j’en ai fait des dizaines. Un travail éprouvant mais payant, qui m’a vraiment mis sur les rails notamment parce que Julian m’a fait part de critiques constructives – après tout je suis un chauffeur de taxi, pas un pro des médias ! Mais maintenant, je bats les pros à leur propre jeu et j’ai à mon actif près de trente mille diffusions en direct. Aucun autre homme de radio ne peut en dire autant. Elle n’a pas élevé des crétins, ma maman ! Après cette première expérience, ma femme et moi, nous nous sommes mis au travail et nous avons écrit à toutes les radios anglophones du monde. Voici le contenu de la lettre :  

« Cher grand chef, en tant que chauffeur de taxi new-yorkais, je suis idéalement placé pour conter à vos auditeurs les meilleures histoires sur la ville extraordinaire que j’ai l’honneur d’habiter. Je peux vous donner un numéro de téléphone qui répondra vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine, trois cent soixante-cinq jours par an. Parfois je répondrai chez moi, parfois je serai dans le garage, parfois à bord de mon taxi et parfois même sous la douche. Voici un aperçu de ce que je peux raconter, et je vous assure que c’est du vécu — je n’invente rien, c’est inutile : l’homme qui a bousillé sa voiture sur le pont de Brooklyn, la danseuse de revue qui s’est mise à poil sur le siège arrière de mon taxi, le passager qui est mort sur le même siège arrière. Aussi, je dirai tout à vos chers auditeurs sur les gens célèbres que je vois dans la rue ou qui font un petit tour avec moi. Veuillez agréer, etc., Peter Franklin. »  

À partir de ce moment, toutes les portes se sont ouvertes. J’ai reçu des fax et des appels du monde entier. Les affaires se sont mises à marcher. Et comme je suis désormais au mieux avec les producteurs, les présentateurs et les reporters de pratiquement toutes les radios du monde, et que j’ai leurs numéros de téléphone directs et à la maison, sans oublier leurs e-mails, je me trouve au centre d’un réseau — et ça, tout le monde le sait. Donc si un bateau coule au large de l’Afrique du Sud, ou quand un avion de la Swissair se crashe en Nouvelle-Écosse, toutes les radios m’appellent pour avoir le numéro de mon contact sur place.  

2. Vous organisez également des visites de New York pour touristes veinards à bord de votre taxi. Le programme est très tentant. Si je décide de visiter New York avec vous, que va-t-il m’arriver ? 

Allez voir à http://www.gabby.com/tour.htm

(Note d’e-terviews : en effet, le programme de ces visites figure en anglais sur le site ; en voici un résumé : Peter vient vous chercher devant votre hôtel à 9 heures et vous ramène vers 17 heures. Entre-temps, il vous fait visiter la ville, non seulement les attractions les plus illustres (statue de la Liberté, ONU…) mais aussi le « vrai » New York (Staten Island Ferry, Spanish Harlem, Black Harlem, Chinatown, Little Italy), celui des pauvres (South Bronx) et celui des riches. Pendant toute la visite, Peter vous prodigue de bonnes adresses et des combines pour profiter de votre séjour au mieux et au moins cher. Le déjeuner a lieu dans un lieu fréquenté par de vrais New-Yorkais, un restaurant de quartier à prix modique. Peter organise également des visites de Staten Island — le « quartier oublié » de New York -, des banlieues et de localités voisines dans l’État de New York et dans le New Jersey.)  

3. Sur votre site, on peut s’acheter un taxi jaune new-yorkais pour soi tout seul, même si on n’est pas chauffeur de taxi. Je suppose que tout New-Yorkais qui en achèterait un ne pourrait se balader dans sa ville sans voir des centaines de bras dressés vers lui toute la journée. Quel genre d’expérience vous rapportent ceux qui vous ont acheté un véhicule ? 

On a bien vendu deux taxis à des sociétés qui voulaient s’en servir pour des raisons promotionnelles, mais franchement, c’est juste un gag.  

4. On vous décrit comme « le dernier chauffeur de taxi anglophone de New York ». Estimez-vous incarner un certain « esprit » du chauffeur de taxi new-yorkais, que vous maintenez vivant ?

Je corresponds à l’idée que la plupart des gens se font de l’authentique New-Yorkais.  

5. Qu’est-ce que New York a de spécial ? Qu’aimez-vous dans cette ville ? 

C’est l’endroit le plus extraordinaire qui soit sur terre. New York accepte et accueille tout le monde, qui que l’on soit, quoi que l’on soit. Cette ville offre une liberté totale, elle libère le pouvoir de décision ; elle vous donne toutes les chances d’être pleinement vous-même. Non, c’est une ville pareille à nulle autre au monde.  

6. Et comment décririez-vous le tempérament new-yorkais ? Qu’est-ce qui fait des New-Yorkais des gens à part, en quoi sont-ils merveilleux et/ou insupportables ? 

Nous sommes vrais.

7. Depuis vos débuts de chauffeur de taxi, dans quelle mesure la ville a-t-elle changé ? Pensez-vous que « c’était mieux avant » ou au contraire êtes-vous enthousiasmé par le présent ? 

Contrairement à ce que disent les « milieux autorisés », New York est la même depuis toujours, sauf en ce qui concerne les progrès technologiques.

8. Votre anecdote new-yorkaise préférée, à choisir parmi les plus récentes ?

Le jour où Henry Kissinger est entré dans mon taxi et où je lui ai fait croire que je ne le reconnaissais pas. Je lui ai demandé si c’était lui qui jouait le rôle du docteur dans la série General Hospital.  

9. Quelle est votre occupation new-yorkaise favorite ?

Je dirais : être chauffeur de taxi à New York. C’est le job le plus génial du monde. J’adore parcourir les rues dans mon salon jaune roulant (c’est ainsi que j’appelle mon taxi).  

10. Que conseil donneriez-vous à des visiteurs qui viennent à New York pour la première fois (et qui doivent y rester, disons, deux semaines) ?

Je leur conseillerais de s’adresser à moi en premier lieu pour obtenir de bons tuyaux gratuits. S’ils viennent me voir, me parlent un peu d’eux-mêmes et me disent ce qui les intéresse, je leur donnerai des informations sur mesure.  

11. Et quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui s’apprête à emménager à New York sans y avoir jamais mis les pieds et sans avoir jamais vécu aux États-Unis ? 

Je leur dirais : « Restez chez vous ! » Tout le monde veut s’installer à New York au lieu de rester dans son pays pour y être utile et faire avancer les choses. Par exemple, tous les médecins qui quittent l’Inde pour s’établir ici ne sont qu’une bande de rats qui feraient mieux de rester en Inde et d’aider leurs concitoyens.  

12. Vous vous exprimez avec une franchise peu commune, et vous ne craignez pas de lancer quelques vérités bien senties à tout un chacun, notamment des riches et des puissants — maire de New York, membres du gouvernement, etc. Cette franchise vous a-t-elle déjà valu des désagréments ?  

Oui, j’ai traité le dernier directeur de la CIA de « vrai loser » et il a envoyé des détectives chez moi pour me flanquer la trouille. Mais la seule personne dont j’aie peur, c’est ma femme.  

13. « New-Yorkais un jour, New-Yorkais toujours. » Vous êtes d’accord ? 

Certainement pas. Pour être new-yorkais, il faut être né à New York et y mourir.

14. En Europe, on entend souvent dire que New York n’est pas vraiment l’Amérique, qu’elle possède un statut culturel particulier. La ville est parfois décrite comme « plus européenne » que n’importe quelle autre ville d’Amérique du Nord. Quelle est votre opinion à ce sujet ? 

Si on me traitait d’Européen, je ne prendrais pas ça pour un compliment. Tout ce que fait l’Europe, c’est de nous impliquer dans des guerres.  

15. De vos rues new-yorkaises, quel regard portez-vous à présent sur le reste de l’Amérique ? Qu’est-ce qu’être américain aujourd’hui, compte tenu des récents développements de la situation mondiale ? Et que pensez-vous de l’orientation que prend actuellement votre pays ? 

Qu’entendez-vous par « orientation » ? Faites-vous référence aux infos mensongères bidouillées par CNN ? Aux films bidon produits par Hollywood ? L’Amérique, la vraie, est un pays magnifique qui a plus fait pour l’humanité que n’importe quel autre pays depuis que le monde est monde. Si vous m’amenez quelqu’un qui n’est que haine, qui haït l’Amérique, et que vous me le confiez pour passer la journée avec moi, je vous jure qu’il comprendra tout et reviendra sur sa position.  

16. Que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ?

Quand c’est arrivé, je venais de terminer mon service de nuit. Je suis rentré me coucher, et le soir même je me suis remis au travail. La semaine suivante, j’ai fait plus de trois cents émissions radio en direct, toutes sur le thème suivant : le FBI et la CIA ne sont qu’une bande de James Bond à la mie de pain qui ne font pas leur boulot. J’ai ajouté qu’on pouvait dire un grand merci à des gens comme l’ex-secrétaire d’État, Madeleine Albright, et à tout le Département d’État, parce que grâce à eux, désormais, le monde entier est plein de gens qui haïssent les États-Unis pour de mauvaises raisons.  

17. Dans quelle mesure le 11 septembre 2001 a-t-il changé New York, et de quelle façon ?

Contrairement à la version médiatique officielle, New York n’a pas changé d’un poil.  

18. Que pensez-vous des mégalomanes et des gens narcissiques ?

D’après mon expérience, ce sont les pires donneurs de pourboires, les uns comme les autres. Ce sont les putes qui donnent les meilleurs pourboires.  

19. Le passager de taxi idéal… Décrivez-le moi. 

C’est celui qui a pleinement conscience de la chance inouïe qu’il a d’être monté à bord de mon taxi, et qui s’empresse de le dire au passager suivant au moment de descendre.  

20. Sur quels derniers mots désirez-vous terminer cette e-terview ?

Les gens riches et puissants qui gouvernent ce monde, quelles que soient leur nationalité, leur religion ou leur couleur de peau, sont des connards sans cœur et sans âme qui pourraient résoudre tous les problèmes de l’humanité s’ils ne s’en foutaient pas comme d’une guigne. Allez du côté du siège des Nations-Unies, regardez tous ces gens qui s’amusent et mènent une vie dorée, alors que des milliers de personnes meurent de faim et de violence sur la terre entière. Vous vous rendez compte ? Avec tout ce qui se passe dans le monde, ils rentrent invariablement chez eux à 5 heures pétantes comme s’ils avaient un petit job peinard. Il y a aussi les multinationales, par exemple les compagnies pharmaceutiques qui laissent mourir les gens par manque de médicaments pour assouvir leur soif démente de profit.

Je pourrais continuer à l’infini comme ça. Excusez-moi, je vais m’allonger un peu, sinon je vais piquer une crise cardiaque.
 
AUTEUR : Sophie Brissaud.       DATE : 06 octobre 2002